OEUVRES

Oeuvres récentes

Les paysages invisibles
Il y a le terrain, et moi qui l’accentue pour en faire un «paysage». Et puis il y a mon regard, qui se tourne vers cette partie et cherche à l’habiter. Et pourtant, tout ce qui m’apparaît alors reste incomplet tant que je le regarde les bras croisés, comme devant un écran. Mais quand les mains entrent en jeu, tout change. Reconnaître la part du geste, c’est considérer les impressions comme un devoir. Ce sont leurs mouvements qui inscrivent les choses dans une séquence temporelle et les rendent sensibles en tant qu’expérience. La perception et le mouvement s’activent mutuellement. Ainsi, je ne vis pas le paysage comme un monde fini et achevé́, mais comme un monde en train de naître.
Le geste me permet de comprendre aisément comment les capacités de la main à saisir, à toucher et à donner entrent en relation et créent ensemble une réalité différente et nouvelle. Le geste connaît donc le chemin vers un espace qui revendique son propre rang – même lorsque les yeux sont fermés. C’est à cet espace que je me suis consacré́ ces derniers temps. Il est comme un jardin devant lequel je suis passé mille fois avec indifférence. Il n’est pas là-bas quelque part, mais ici. On pourrait l’appeler un paysage invisible, intermédiaire peut-être, mais il n’est pas inventé́. Les paumes s’en souviennent.

Félix Studinka


« Chestnut journal » est un journal graphique qui occupe une place singulière dans le travail de Félix Studinka. C’est une réflexion formelle qui participe au renouveau actuel du dessin considéré aujourd’hui comme l’un des aspects les plus importants de la création contemporaine.
En 2006, lorsque Félix Studinka décide de se consacrer à la peinture, alors qu’il est conservateur au Museum für Gestaltung, il suit avec Alexandre Hollan le chemin des arbres. A Zurich, où il vit, il a un rendez-vous quotidien avec un marronnier au Belvoir Park. Depuis 2006, comme on écrit un journal intime (qui relève d’une pratique de l’esprit), Studinka, lui, dessine inlassablement cet arbre, plutôt familier et massif. Chaque jour, le geste s’écoule et la forme devient le lieu de renouvellement du regard, qui dépasse le monde des idées.
Le trait parcourt une cartographie illimitée, celle de l’arbre, foisonnant et toujours en mouvement. Des réseaux de lignes se croisent, se superposent et se répondent. Tantôt le dessin est effacé, il est sans trait comme une masse qui vient de loin et se concentre. Tantôt il se débarrasse de la forme et offre un trait d’une simplicité troublante, proche d’un idéogramme.
Chaque dessin interdit à celui qui regarde de prendre appui dans la représentation de la nature. L’œuvre oblige de se remettre sans fin dans le jeu des strates graphiques. Et c’est bien là, que Studinka souhaite nous emmener dans ce qu’il définit comme l’expérience du regard. « Chestnut journal » est à la fois un acte de dessin et de recherche, il rassemble la vie et la pensée. Il est comme un poème court et harmonique.

Véronique Philippe-Gache

« Chestnut journal » – Felix Studinka. Mit Essyas von Erich Franz und Marco Baschera. Auflage, 2019 – Text Deutsch und Englisch
Gebunden -176 Seiten, 201 farbige und 2 sw Abbildungen, 24 x 22 cm. Edition Scheidegger & Spiess

BIOGRAPHIE

© C. Scholz. Zürich (Portraitwerk Schweiz)

Né en 1965 à Zurich. Vit et travaille à Zurich.

Son travail

Dans les recherches de Félix Studinka, les arbres prennent une place essentielle.
Ils sont dessinés sur le motif, mais se matérialisent sur la feuille comme des phénomènes dans l’espace. Aussi, ils sont dépouillés de tous sens et ne sont que le signe d’une visibilité, initiée par l’artiste. Le motif ne suppose pas une nouvelle image mais sert d’intermédiaire entre l’étrangeté fondamentale du monde visible et l’inconstance des perceptions de l’artiste.

Dessiner un arbre
La réalité visible existe – et moi, en plein milieu. Il y aurait bien des choses à dire à propos de la réalité visible. Et aussi de l’œil et de la lumière. Mais, que pourrait-on dire du regard ?
Je regarde un arbre, mon bloc à dessin sur les genoux. Le calme s’installe en moi, le fusain se pose sur le papier et le monde que je croyais stable et solide se fluidifie. Rien ne reste comme je me l’étais imaginé. Cet arbre, je vais le voir tous les matins.
D’ordinaire et au quotidien, le regard a pour rôle essentiel de me donner une orientation dans un monde qui autrement serait chaotique. Pour pouvoir assumer le monde, il évite l’ambiguïté de celui-ci. Notre instinct pousse notre regard à réduire la complexité de ce monde : le regard habituel réinvente constamment.
Je me rassure tout autant dans le monde quand je dessine. Mais le geste de la main dessinante me facilite d’aller au-delà de ce qui m’est bien connu. Quand je sens l’inédit ou l’imprévu se former dans la relation avec mon motif, j’ai l’impression de m’approcher de quelque chose qu’on peut appeler un contact. Ce « contact » peut aussi induire un état d’immobilité tel que j’ai envie de continuer le dessin les yeux fermés.
Ce désir d’être en contact avec le monde me pousse à sortir de chez moi, à traverser la ville tous les matins et à m’exposer à une forme que mon regard n’arrivera jamais à saisir. Sortir pour aller dessiner, c’est donc aussi sortir de mes soi-disant certitudes. Je me distance de la gourmandise habituelle de mon regard. Je le soulage de la charge de trouver un but précis. Quand je me mets à dessiner, je n’envoie donc pas mon regard recueillir des informations, mais je le mets face aux éléments qui le conditionnent. Au fait, par exemple, qu’il fasse froid, que le soleil m’aveugle, que mon travail doive se contenter du format A4, que ma main soit moins alerte que mon regard, etc…
Dans le meilleur des cas j’ouvre les yeux comme si c’était la première fois. Quand le regard n’est plus que l’un des paramètres en jeu, l’arbre s’affranchit du devoir d’être un élément du paysage, la main de celui d’être virtuose, le dessin de celui d’être une œuvre d’art, le regard de celui d’être un éclaireur. Dans cette situation où il n’y a plus ni maître ni dessein, toutes les forces en place doivent re-négocier leur rôle les unes par rapport aux autres. Les dessins restent seuls témoins de ce processus très fugace, sans toutefois fixer une « image » de ce que j’aurais vu. Ils sont avant tout un moyen de déclencher une action dont ils sont l’empreinte. L’observation de tous ces dessins me confirme que j’ai dessiné cet arbre, mais qu’inversement lui aussi m’a dessiné. Et que ce que nous avons réalisé, cette réalité, existe bel et bien.
Réduire volontairement l’avidité de mon regard m’a fait découvrir combien la vue était proche du toucher. La technique au fusain est ici déterminante, comme l’est également l’aspect tactile de l’arbre : de même que toutes les formes de nature, il n’est conçu ni par nous ni pour nous. Mais il m’incite à étendre la main. Il est grand, il est transparent, il protège quelque chose d’invisible. « La ‹ nature ›, c’est-à-dire la Donnée. Et c’est tout. Tout ce qui est initial. Tout commencement », a dit Paul Valéry. Voilà pourquoi un arbre est un complice idéal. En maintenant mon regard à ce « commencement », dans la présence des choses, il permet qu’une porte s’ouvre à moi.

Félix Studinka

LIEUX D’EXPOSITION

Zurich – Bonn – Herilliberg – Rapperswill – Genève – Eglisau – Grenchen – Uster – Saint Pierreville (France) – Crest (France) – Château La Dournie, Saint-Chinian (France)

PUBLICATIONS (sélection)

  • 2023 Dolder – Ein Haus und sein Quartier. Verlag Hier & Jetzt, Zürich.
  • 2021 Durch den Tunnel rasen. In: Nachbilder. Eine Foto Text Anthologie, Plattform Kulturpublizistik der Zürcher Hochschule der Künste und Fotomuseum Winterthur (ed.), Spector Books, Leipzig.
  • 2019 Chestnut Journal, Essays de Erich Franz et Marco Baschera. Scheidegger & Spiess, Zürich.
  • 2016 Le Grand Atelier. Bebert, Née, Prévost, Studinka. Galerie Espace Liberté, Crest. Textes de Alexandre Hollan, Alain Madeleine-Perdrillat, Philippe Bettinelli. Editions des Cendres, Paris.